Mystères et légendes de la Sorgue

Jean Ronze, conteur né, me raconte la Sorgue. Entre légendes, histoires de braconniers et données géologiques, je vous propose une plongée dans l’eau fraiche de la plus étonnante rivière du Vaucluse.

Le Vaucluse : un département de vieilles pierres, de cailloux et d’eau

On imagine souvent le Vaucluse comme une terre sèche, balayée sans cesse par le Mistral et chauffée par un soleil brûlant. Si le sommet du Ventoux est en effet connu pour ses paysages lunaires où seuls quelques arbustes rebellent résistent au vent violent qui souffle là-haut, au froid et à la chaleur, la Vallis Closa ne peut être réduite à ces illustres kilomètres carrés et c’est en sillonnant le département que l’on se rend compte de la diversité de ses espaces, entre caillasses comme on dit ici et zones humides.

Ventoux-Provence

Le Vaucluse, c’est la puissance du Rhône, les caprices de la Durance, les crues de l’Ouvèze, les dangers du Toulourenc, la fraicheur bienfaisante des étangs éparpillés aux quatre coins du territoire et la beauté mystérieuse de la Sorgue – à ne pas confondre avec la Sorgues dans l’Aveyron.

Une terre baignée d’eau claire qui permet au Vaucluse d’être fier des fraises de Carpentras, des melons de Cavaillon, des cerises des Monts du Ventoux, des asperges de Mazan, des cépages du Ventoux et de quelques uns des plus beaux marchés de Provence comme Sault, Carpentras, Velleron, l’Isle sur la Sorgue … Sans eau, pas de cultures.

Les amandiers en fleurs

Si les rus, ruisseaux et rivières du Vaucluse souffrent du climat méditerranéen, du réchauffement climatique et si certains débits se réduisent à peau de chagrin dès le mois de juillet, il reste toujours de l’eau dans la rivière la plus emblématique du Vaucluse, la Sorgue.

La Sorgue, une rivière sauvage et énigmatique

La Sorgue est plus connue il me semble par quelques uns des villages qu’elle traverse – Fontaine de Vaucluse, l’Isle sur la Sorgue, Châteauneuf de Gadagne pour ne citer qu’eux – que par sa propre histoire et pourtant, elle porte en elle des siècles de souvenirs de familles, de travailleurs, de pêcheurs, de braconniers aussi … Elle est aussi un mystère pour la science !
Les géologues s’interrogent toujours sur le circuit exact de la source et sur son débit, incroyablement variable selon les saisons et la météo.

Et puis quel parcours que cette Sorgue et de ses eaux qui coulent en un réseau de bras, de canaux, de déversoirs. On parle d’ailleurs souvent des Sorgues pour évoquer cette rivière, à l’honneur dans le podcast En Immersion dont je vous parlerai un peu plus en détail dans quelques instants.

La Sorgue et Fontaine de Vaucluse

Mais revenons à l’origine.
C’est sur le plateau d’Albion que la Sorgue commence à se constituer. Sur cet immense plateau calcaire de près de 1200 km² qui s’étend des contrefort du Vercors, à la montagne Lure mais aussi du côté du Luberon, les eaux de pluies infiltrent le sol en de milliers de petits circuits qui creusent les sous-sols.

le plateau d'Albion
Le plateau d’Albion lorsque les lavandes sont en fleur

Ces eaux issues du plateau d’Albion se rejoignent dans une source merveilleuse, calme sur quelques mètres avant que le débit ne s’emballe en gros bouillons bruyants dévalant le premier lit de la Sorgue pour suivre sa route à travers le Vaucluse.

Une exsurgence dit-on.

C’est un réseau de 60 km de galeries qui chemine entre le plateau et le gouffre que les spéléologues continuent à explorer. Imaginez-vous que c’est à la fin du 19ème siècle que le premier scaphandrier a plongé pour lever les secrets de la source. Il fut suivi par d’autres dont le commandant Coustaud qui a plongé en 1947. Grâce à son matériel de pointe, il est arrivé à une distance de 308 mètres sous le gouffre.
Depuis, on plonge encore et toujours sous la Sorgue !

Fontaine de Vaucluse est une visite incontournable en Provence. Un joli village de pierres sèches, de jolies calades qui font chauffer les mollets, les ruines d’un château perché, une montée vers une source fraiche, des terrasses les pieds dans l’eau, de la verdure qui offre protection contre les fortes chaleurs estivales … tout cela laisse peu de visiteurs indifférents.

fontaine de Vaucluse

Et cette source d’eau limpide, abritée comme un diamant, par une falaise de calcaire de 230 mètres de hauteur, lézardée de failles et de cassures, première spectatrice de la Sorgue tempétueuse lorsque les pluies ont été soutenues. C’est un spectacle magique, assez rare en France puisqu’il existe peu d’exsurgence dans notre pays et que celle-ci est de loin, la plus importante.

source Fontaine Vaucluse
source fontaine de vaucluse

La Sorgue n’est pas un long fleuve tranquille

Une fois écoulée à Fontaine de Vaucluse, en amont de l’Isle sur la Sorgue, la rivière se partage en deux au niveau de ce que l’on appelle ici le Partage des Eaux. On distingue alors deux grands bras, la Sorgue de Velleron et la Sorgue de L’Isle. Ceux-ci se subdivisent à nouveau en plusieurs dizaines de bras aux noms différents : Sorgue de Monclar, Sorgue du Pont de la Sable, Sorgue du Travers, Sorgue du Moulin-Joseph, Sorgue de la Faible, Sorgue des Moulins… Voyez comme nous sommes poétiques en Vaucluse !
Les bras sont eux-mêmes divisés en canaux d’irrigation parfois.
Toutes ces ramifications fluviales s’écoulent dans la plaine des Sorgues pour se rejoindre et se jeter dans l’Ouvèze à Bédarrides.

La Sorgue de Velleron : carte
Source : Google Maps

La Sorgue, ressource inestimable mais fragile

Jean Ronze, ancien ingénieur à la retraite, est, dans les pays de Sorgue, une figure locale. Président des “Chevaliers de l’Onde“, une association de défense de la Sorgue qui œuvre à transmettre, accompagner, protéger la rivière et ses histoires, m’a reçu dans les locaux du Centre Départemental de la Pêche et de l’Environnement. En bord de rivière, évidemment.

Jean Ronze
Jean Ronze et son regard malicieux

Avec son accent chantant, sa bonne humeur et sa passion pour la Sorgue, il m’a conté avec patience et beaucoup d’humour, l’histoire de la rivière. Ses spécificités géologiques, sa naissance, ses utilisations au fil des siècles, ses fragilités causées par le monde moderne, ses légendes … Il m’a raconté les embâcles qu’il faut nettoyer régulièrement pour laisser la rivière s’écouler là où il faut, quand il le faut, la pêche à la mouche, les ardillons, les nasses, les ponts au nom des pêcheurs célèbres du coin et le défi de la Venise Comtadine – l’Isle sur la Sorgue – pour un objectif zéro déchet plastique à l’horizon 2030, bénéfique pour la Méditerranée mais qui profitera directement à la Sorgue.

Jean Ronze les chevaliers de l'onde

Une rivière qui se réchauffe …

La Sorgue a toujours été une ressource inestimable pour les habitants des alentours. Au Moyen-Âge, les habitants de l’Isle sur la Sorgue, Velleron, le Thor possédait un privilège rare, accordé par le seigneur, celui de la pêche mais aussi de la revente des poissons. Après avoir vendu leurs plus belles pièces aux notables des environs, les pêcheurs étaient autorisés à vendre le surplus de poissons. Une source de revenu importante pour ces privilégiés.

Si la Sorgue a été une rivière poissonneuse, riche de truites, d’anguilles, d’écrevisses, d’ombres notamment, c’est un peu moins le cas aujourd’hui malheureusement. Sous l’effet combiné du réchauffement climatique, de l’arrachage des platanes pour cause de maladie, de l’irrigation à tout va, de la disparition des prairies au profit de cultures plus intensives, de la micro-pollution, des plastiques trop présents dans l’eau, des stations d’épuration sur le parcours … la Sorgue est devenue moins accueillante pour les poissons qui peinent à se nourrir, à se reproduire, à trouver de l’ombre, dans une eau qui a gagné au fil des ans quelques degrés de trop alors qu’elle est naturellement à 12 degrés environ.

la Sorgue Velleron

Au prix d’efforts importants entrepris par certaines municipalités, par les volontaires qui nettoient les berges, par quelques entreprises aussi qui comprennent l’importance de cet écosystème fragile, la rivière va bien mais “c’était mieux avant”, comme souvent lorsque l’on évoque la nature et l’environnement.

Les légendes de la Sorgue

Vous le savez, les territoires ruraux regorgent d’histoires et de légendes, transmises de génération en génération au coin de feu.

Dans le sud, les contes se partagent plus volontiers autour d’un verre de pastis !

Certaines sont inventées de toutes pièces, d’autres construites autour d’un fait réel … Quelques soient leur degré de véracité, elles sont toutes savoureuses et nous emmènent dans des temps anciens où finalement, nous n’étions pas si différents.

C’est avec une pointe d’insolence dans les yeux que Jean Ronze a partagé avec moi les histoires des braconniers célèbres de la Sorgue. Au temps où le mot braconnier était une insulte pour les familles des alentours qui considéraient que pêcher quelques poissons à la nuit venue était bien peu répréhensible et qui tenaient par dessus-tout à la fichourle – prononcez fichouille – petit trident fait pour attraper la truite.

pêche Sorgues

Une vie de village autour de la rivière

Les noms joyeux des pêcheurs nous laissent entrevoir un temps où le cinéma se faisait dans la vie de tous les jours.
Ainsi Ninan des Guste, Ganelon, Cisaille, Bibi l’accordéoniste et Zazou sa chérie, Jeannot Ruey dit la fouine, Sousou Bordes, Tisane … ont exercé leurs talents de pêcheurs non déclarés des années durant. Certains sont passés devant la justice, d’autres y ont échappé.
Tous ont fait courir des générations de gardiens et ont alimenté allégrement les discussions dans les bistrots du coin et autour des tablées familiales !

J’aime beaucoup l’histoire de Roger qui les jours pauvres en poisson, se servait en circuit-court dans les champs des voisins ou encore celle du Père Doré qui pêchait à la mûre ou au roquefort !
Avec succès semble-t-il !

La coulobre de Fontaine de Vaucluse
Une créature ailée ressemblant à un dragon, vivait paisiblement dans l’exsurgence de la Sorgue à la recherche d'un époux. Cachée, elle ne sortait qu'à la tombée de la nuit pour aller se nourrir, terrorisant les habitants. Elle était dénommée la Coulobre dérivée de couleuvre. 
Enfin, elle rencontra un dragon qui lui fit un petit, une salamandre noire tachetée d’or. Le dragon disparut très vite et la Coulobre se chercha un nouvel époux mais elle était tellement repoussante que cela ne fut pas facile. Les habitants effrayés, se tournèrent alors du côté de Véran - ermite ou évêque on ne sait pas trop - qui aurait vaincu la bête par un signe de croix.
La créature aurait volé longtemps avant de s’écraser sur les hauteurs des Alpes, près d’un hameau qui porte aujourd’hui encore le nom de Saint-Véran, en l’honneur au héros de Fontaine-de-Vaucluse. Il serait alors devenu évêque de Cavaillon.

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Je pourrais vous parler encore longtemps de la Sorgue, de Jean Ronze, des raboustous, des aragols ou des verveux – tous ces engins de pêche qui ont disparu – des braconniers et de leurs farces, de la légende de la coulobre de Fontaine de Vaucluse mais le mieux encore est de vous laisser porter par la voix de Jean, que je vous invite à écouter dans l’épisode du podcast En Immersion, consacré à la Sorgue.

Je terminerai par cette formule en provençal, confiée par Jean :

Pitschou aven pas grand couase per soupa, vas agenta 2 truites

Le podcast En Immersion
Un lundi sur deux, nous sommes invités à découvrir des récits autour des  rivières, lacs ou marais emblématiques de France. A chaque épisode, nous sommes guidés par des femmes et des hommes passionnés par leur territoire leur environnement.
En Immersion, podcast porté par les agences de l'eau - établissements publics dépendant du ministère de l'Ecologie - a pour but de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'eau et de la biodiversité. C'est ainsi que nous sommes invités à découvrir l'Alagnon, la Scarpe, la Sauer, l'Ognon et leurs spécificités.
 
On ne peut que se réjouir de voir les institutions s'approprier le podcast. L'audio est une voie formidable pour faire voyager et interpeller le plus grand nombre sur les sujets environnementaux. 

Si ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières, ce sont nos actions quotidiennes qui font des rivières de France, des lieux formidables pour nos escapades du dimanche et des espaces protégés pour la faune et la flore.

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Si vous souhaitez voir Jean Ronze, j’ai partagé sur mon compte Instagram olivia.mahieu, certaines images du moment passé en sa compagnie mais aussi une vidéo rafraichissante de la Sorgue, directement à sa source.

Reportage rémunéré pour les agences de l’eau.

8 commentaires sur “Mystères et légendes de la Sorgue

  • Répondre Lucie B. sur

    J’aime vraiment beaucoup ton style d’écriture… les paragraphes nous emportent et on arrive à la fin sans s’en rendre compte 😉
    Partir à la découverte d’une rivière est toujours passionnant car elles sont toujours sources de légendes et ressources pour les habitants depuis des siècles, donc on apprend toujours beaucoup sur le territoire en question ! Merci de continuer à nous faire découvrir tous ces jolis coins du Vaucluse !

  • Répondre Renée sur

    Deux belles rencontres, la rivière et l’homme. Merci pour ce bel article qui nous fait saisir encore davantage les beautés de la nature et ses fragilités

  • Répondre Itinera Magica sur

    Très bel article, comme toujours superbement écrit, poétique et évocateur. Cette rivière me fascine, moi aussi, et je t’ai lue avec bonheur.

  • Répondre Anne LANDOIS-FAVRET sur

    Les bords de l’eau sont superbes et j’ai bien aimé l’histoire et les légendes de la Sorgue ! 🙂

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